Archives bordelaises : À la source du média culturel Bordophonia Part. 2

Dernière mise à jour : janv. 8

"Il faut provoquer l'inattendu" On vous avait laissé sur cette phrase dans la partie 1. Poser les bases pour que l'inattendu soit possible. C'est ce que Guillaume Fédou dans Bordophonia (et toute la team) a essayé de faire et continuera de faire avec RN7, BAG - Bakery Art Gallery et tout autres acteurs alternatifs.

© Alexandre Feyfant

De ses années lycée à la création de son média Bordophonia, Guillaume Fédou a vu Bordeaux se transformer. Retour dans une ville pas si lointaine.

La Belle Endormie passionne toujours autant. Après un premier article, Guillaume Fédou revient sur ses années lycée avec nostalgie. Il parle d’un Bordeaux bien différent de celui que le monde connaît aujourd’hui.

« Nous, les chats de gouttières, on traînait sur ces quais à l’époque où ce n’était pas inondé par des trentenaires en rollers et des longues balades en famille. Il n’y avait pas de BAT3. Il n’y avait rien. On fumait des clopes à califourchon sur les bites d’amarrage, dans le brouillard en écoutant Le Fleuve de Noir Désir sur un walkman. Pour moi, c’était presque un rituel. Je faisais ça au lever du jour. Quand on croisait Bertrand Cantat ou Serge Teyssot-Gay (plus rare), on tombait dans les pommes. C’était nos héros. Malheureusement, ça a bien changé aujourd’hui. »

Si Bordeaux a changé de paysage, la ville a d’abord évolué musicalement parlant. La Belle Endormie a mis son bon vieux rock au placard pour laisser place à une musique et une ville « électronifiée ». Mais qui dit changement musical dit aussi changement de lieu de fréquentation.

« Il y a des endroits qui disparaissent et qui changent un peu partout à Bordeaux. C’est le darwinisme urbain, ici comme ailleurs. C’est vrai que c’est un peu triste, quand on voit tous ces lieux de concerts fermés surtout, déjà avant le confinement. Il y avait énormément de bars concert, des scènes partout. Gwardeath et Guillaume ont fait un truc la dessus, "Rest in Bordeaux" RIB

De New York à Bordeaux, en passant par Paris

Guillaume Fédou se sent New-Yorkais dans l'âme. Après une dizaine de Paris - New York, parfois pour une simple escale, passion qu’il partage avec le réalisateur Antoine Chaput de We Want Art qui signe toutes les vidéos et les podcasts de Bordophonia le « Garçon moderne » (du nom de son premier sigma sorti au Village Vert en 2003) revient toujours en France avec l’envie d’être plus créatif.

« Le truc quand tu vas à New York, c’est que quand tu reviens, tu es comme une pile électrique. T’es énervé, avec l’envie de bouffer le monde. Tu reprends ta vie en main. Ça te remet dans le mouvement. J'ai même réussi à écrire un roman sur le 11 septembre 2001 à Manhattan où j'étais en vacances avec ma mère. Il faudrait que j'y retourne pour en écrire un deuxième, quand le lockdown sera terminé (rires)... À Paris, tu te décourages facilement, et à Bordeaux, tu t’endors vite, donc il est primordial de se faire un shoot d’énergie US de temps en temps, et pas seulement sur Netflix ! Mais bon y’a d’autres pays qui marchent aussi »

Ce vitalisme importé des États-Unis influence les nouveautés culturelles françaises depuis l’après-guerre, au moins. Mais ce n’est pas sans délai. Un délai peut-être trop long pour Guillaume Fédou.

« Depuis que je suis revenu ici, je m’aperçois à quel point, il y a un transfert culturel des choses qui met un temps de dingue. Les speakeasy, ces fameux bars cachés, ça a démarré à Chicago pendant la prohibition puis à l'Esquinta à New York, et après ça a suivi à Paris.»

Si il y a un jet-lag culturel entre New York et Paris, les nouveautés n’arrivent que bien après dans les métropoles françaises. « À Bordeaux, il y a le « Symbiose » où tu rentres par une horloge et le CanCan, avec sa cabine téléphonique. C’est bien que ça arrive ici. Maintenant, je trouve qu’on arrive un peu après la bataille. À Paris, on fait des versions françaises de ce qu’il se passe à New York. Et après, on fait une version bordelaise de Paris. »

Un modèle économique défaillant pour les festivals

A Bordeaux, après avoir été rédacteur en chef de l’édition française du magazine Playboy, et avoir co-signé des web-séries pour Arte (« Touche française » et « French Game », dispos sur les plateformes), il intègre l’équipe de Darwin, ancienne caserne bien connue de la rive droite, et assure une partie de la programmation musicale, les Heures Heureuses et le festival Climax, en 2018 et 2019, même si l’aspect militant de cette éco-mobilisation entre en contradiction totale avec l’économie attendue d’un tel évènement. « Aujourd’hui, le modèle économique des festivals repose sur les bénéfices d’une grande capacité d’accueil du public, et non sur la capacité de se renouveler et proposer de l’inédit, et encore moins du sens… Si tu veux avoir des investisseurs, il faut leur promettre de la croissance, comme +5 % de fréquentation l’année prochaine et +15 % de billetterie…. Pas très Climax tout ça… Bon cette année la question ne s’est pas précisément posée dans ces termes (Climax a été purement et simplement annulé pour cause de rebond de Covid, ndr) On verra bien ce que l'on pourra faire, un festival Bordophonia peut-être grâce à Nathalie Chapuy, qui a coordonné Climax justement et rejoint l'équipe de Bordophonia ! On y travaille en tous cas»


Mais tout n’est pas perdu pour Guillaume Fédou. L’inédit peut retrouver sa place. « Les évènements vont revenir mais ils seront plus chers et exclusifs, il va falloir faire du cousu main, retrouver l’esprit des premiers We Love Green à Bagatelle, des festivals d’exception comme Aquaplaning à Hyères…. De toute façon, maintenant, il faut réfléchir comme ça, parce que tu ne peux pas repartir sur des modèles comme Garorock ou Les Vieilles Charrues. Le modèle des concerts d’aujourd’hui va grandir vers des choses plus intimes. Et sans doute plus surprenantes»

Et mister Bordophonia, qui a créé un collectif de dix personnes toutes avec le même niveau de responsabilités, cinq garçons et cinq filles, « parité absolue ! », il y tient, sait de quoi il parle.

« Bien avant de penser créer un média, avec Elodie Vazeix - notre Présidente de coeur - et Franck Tallon, Directeur artistique de rêve, nous avions reçu de la mairie la Carte Rose pendant la biennale Agora pour la saison Paysages, consistant à proposer des évènements érotiques et décalés dans Bordeaux, une idée de Fabien Robert, alors adjoint à la culture du maire Alain Juppé ».


Le « french lapin » s’en donne à coeur joie et tente de faire revivre le passé érotique de la ville de Noir Désir, Gamine et Pierre Molinier. « Je me souviens notamment de la soirée « Douze » à l’hôtel de Sèze imaginée par Dot Pierson, c’était vraiment fantastique. La on peut vraiment parler de cousu main… Sur la braguette !

Une comédienne simulait un malaise dans l’ascenseur, Dot lisait des poèmes dans la suite Marie-Antoinette, une main venait vous chercher pour vous mener face à Chien Noir qui chantait tout nu avec sa guitare dans un recoin de la suite impériale… On a réouvert le Jimmy, fait du Shibari aux Vivres de l’Art, réveillé les six sens dans la Maison Niel, illuminé l’IBoat en rose… Fait venir le réalisateur Gérard Kikoïne pour une performance dans un ciné porno près de la gare sur les conseils du FIFIB… On s’était vraiment lâché !

Inimaginable aujourd’hui ! Et Alain Juppé qui disait « attention la carte rose n’est pas une carte bleue », ahah ! L’humour de droite, on adore. Mais d’une certaine façon on avait jeté les bases de Bordophonia car Antoine Chaput de We Want Art filmait ces évènements pop et coquins… »


Il soupire…. « Même les concerts pour une personne sont impossibles à faire aujourd’hui, toute forme de musique est devenu aussi prohibée que l’alcool aux temps d’Al Capone. La musique, la danse, l’art avec les musées fermés et même la littérature avec les librairies longtemps fermées… Il y a une vraie scène littéraire ici à Bordeaux, beaucoup de libraires très engagés, d’écrivains parfois méconnus comme Michel Suffran qui ont leurs adorateurs… C’est passionnant, et cela mérite aussi d’être mis en lumière au même titre que Kap Bambino ou Odezenne qui sont excellents par ailleurs. Dans notre mission bordophoniaque, on aime Bordeaux, on veut faire découvrir cette ville et tous ses aspects insolites et différents, loin des clichés bourgeois et/ou bobos qui lui collent souvent à la peau. Évidemment, on va penser à trouver des espaces qui permettent de proposer autres choses, même si aujourd’hui il s’agirait plutôt d’interstices, voire carrément de trous de souris. Mais on y tient, et on y croit ! »

Dans notre mission, on aime Bordeaux, on veut faire découvrir cette ville et tous les aspects insolites et différents.

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Nolwenn Le Deuc - propos recueillis par Océane Thomarat I 25.12.2020