« Fushigi » : L’improvisation inspirée de l’univers d’Hayao Miyazaki

Pour lutter contre l’air maussade et la monotonie de l’automne, L’improvidence Café, à Bordeaux, propose un excellent remède. En effet, durant tout le mois d’octobre, ce lieu dédié à l’univers de l’improvisation met au devant de sa scène les acteurs du spectacle « Fushigi : Histoires improvisées à la manière de Miyazaki ».

Chaque soir du mercredi au samedi, vous pourrez ainsi retrouver une nouvelle prestation qui aura la particularité magique de ne ressembler à aucune autre, tout en gardant cependant l’idée de vous plonger au coeur de l’univers du grand maître de l’animation japonaise qu’est Hayao Miyazaki.


Afin d’en savoir un peu plus sur l’idée de ce projet novateur qui a connu un grand succès en « off » lors de l’édition 2019 du festival d’Avignon et source d’enchantement tout public, Feather a eu l’opportunité de rencontrer Ian Parizot, le metteur en scène de ce spectacle. Nous avons pu lui poser quelques questions auxquelles il s’est fait une joie de nous répondre afin de nous exposer le fonctionnement, l’inspiration et l’origine du spectacle.

Comment est né le projet du spectacle ?

Le spectacle existe depuis 2016, mais la compagnie elle depuis 2012. On a toujours été dans le domaine de l’improvisation avec pour inspiration à l’origine des personnalités comme Keith Johnston, un des pionniers du monde de l’improvisation. On a d’abord réalisé quelques spectacles à partir de 2014 avant d’avoir la volonté ensuite de faire quelque chose de réellement poétique. Au départ nous avions comme idée de nous baser sur les films PIXAR pour avoir notre trame. Ayant été bercé par l’univers japonais depuis l’enfance j’ai eu la révélation de plutôt me tourner vers l’univers de Miyazaki qui était pour moi la meilleure source d’inspiration d’enchantement pour réaliser un spectacle tout public. Je voulais qu’il y ai derrière ce spectacle une idée de «niche», qui réunirait le monde de l’improvisation et celui de Miyazaki afin que ce spectacle puissent parler à tout le monde de la même façon que le font ses films.


Pourquoi avoir choisi le mot « Fushigi » comme nom pour votre spectacle?

Fushigi c’est un mot (comme beaucoup de termes au japon) ayant plusieurs significations. Les principales utilisations de ce terme sont faites pour parler de quelque chose de « merveilleux », « miraculeux » ou encore « surprenant », « étrange », « étonnant ». C’est un mot que l’on retrouve quand on parle d’Alice au pays des merveilles par exemple. Mais surtout on retrouve ce terme dans plusieurs chansons de Joe Hisaishi qui a fait les musiques des films de Miyazaki , comme pour celle de Totoro qualifiant ainsi « une étrange rencontre ». Je trouvais que ce mot était vraiment représentatif du spectacle. 


Comment avez vous procéder afin de recréer à chaque fois un spectacle différent qui cependant réussit à replonger dans l’univers de Miyazaki? 

J’étais à la recherche de quelque chose de très corporel pour mettre en jeu ce spectacle. J’avais besoin que les membres de la troupe utilise leurs corps de la même façon que Miyazaki s’intéresse au mouvement. Ce maître de l’animation japonaise a beaucoup travaillé sur le mouvement et les idées d’agrandissements et rétrécissements des lieux, des plans, des traits du visage de ses personnages… C’est donc sur cette idée de distorsion et d’agrandissement qu’avec les autres acteurs (je joue également dans certaines représentations) nous avons travaillé avec des exercices basés sur le mouvement, mais également à l’aide de fiches techniques reprenant les méthodes de travail de Miyazaki, les études des mouvements des personnages en visionnant ses films et en créant des Gifs de certaines de leurs actions pour s’en imprégner et avoir un répertoire qui viendrait nourrir nos représentations. 


Est ce qu’il s’agit des mêmes acteurs lors de chaque représentations ? 

A l’origine la compagnie Again! production, fonctionnait avec un noyau, qu’elle adaptait en fonction des besoins en recherchant des comédiens. Pour ce spectacle là, il y a eu plusieurs auditions en 2019 et 2020 avec 3 changements d’équipe au total. Au final c’est une équipe de 8 comédiens, mais lors des représentations il n’y a que 4 acteurs sur scène, il y a un roulement des membres de l’équipe à chaque spectacle, l’important étant d’avoir deux filles et deux garçons à chaque représentation. Dans chacun des spectacles, le personnage principal est interprété par une fille, car comme on peut le voir dans chacun des films de Miyazaki, le protagoniste est bien souvent un personnage féminin. 

© Olivier Amato

Avez-vous déjà réalisé des représentations à l’internationale, et/ou avez-vous comme projet d’exporter le spectacle ?

Pour le moment il n’y a eu aucune représentation à l’international mais cela est en projet. Notamment, ce qui serait super serait d’en réaliser au Japon et pourquoi pas même de travailler en collaboration avec des artistes japonais, afin de voir ce que l’on pourrait s’apporter mutuellement et partager nos façons de faire. Lorsque nous avons joué à Avignon, des japonais avaient assisté au spectacle et nous avaient donné un retour très positif, c’était encourageant de voir que cela pouvait plaire à ce point. On a aussi comme projet la volonté de faire pour Fushigi une version écrite ainsi que celle de jouer deux soirs de suite avec un soir celle improvisée, et le soir d’après avec la version écrite. 


Quel est votre film de Miyazaki préféré? 

Les films de Miyazaki ont ce pouvoir de parler à chacun, tout le monde peut d’une certaine façon s’y retrouver. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup aimé Kiki la petite sorcière, j’ai été touché par le fait que Kiki quitte sa famille pour découvrir le monde, ayant moi-même quitté mes proches assez jeune à l’âge de 17 ans pour aller étudier à l’étranger, j’ai donc eu ce sentiment de proximité avec le personnage. De plus j’ai apprécié le fait que suite à la perte de ses pouvoirs elle les regagne suite à sa rencontre avec une femme artiste, j’ai perçu cela comme l’idée que l’art peut réparer beaucoup en nous. Enfin il y a cette ambiguïté à la fin du film lorsqu’elle s’adresse à son chat celui ci miaule au lieu de lui parler comme il le faisait au début du film, laissant le spectateur dans un doute, on ne sait plus si elle a récupéré tous ses pouvoirs ou s'il s’agit d’une métaphore pour montrer un certain passage à une autre étape. Le film résonne un peu comme une idée d’un apprentissage et d’un passage de l’enfance vers l’âge adulte. Ce film n’est qu’un exemple mais, pendant le confinement, j’ai vraiment encouragé tous mes proches à profiter du fait que Netflix ait sorti une bonne partie des Ghibli pour aller les visionner. Nicolas Tellop, l’associé du directeur de la revue la septième Obsession avait dit que, pour beaucoup, le fait que Netflix ait sorti ces films un peu avant le confinement les avait "sauvés". Ces propos m’ont profondément marqué car je reste persuadé que ces films, avec leur beauté et leur poésie, ont un effet soulageant. 

Auriez-vous quelques mots en plus que vous aimeriez ajouter en guise de conclusion ? 

On traverse une période difficile, elle l’est également pour l’art et les artistes… Je voudrais donc témoigner de ma gratitude envers les spectateurs qui viennent nous voir et nous soutenir. Alors que la société rend cette période la plus anxiogène possible, c’est très agréable d’avoir des retours de la part des spectateurs qui viennent nous voir jouer et nous disent « merci de nous apporter des moments poétiques dans ces grands moments de violence ». La poésie et l’empathie permettent de montrer que les choses simples sont les plus belles. On vit dans un monde qui nous donne des injonctions au bonheur, parmi celles-ci, l’idée que pour être heureux il faut voyager, mais l’un des plus beau voyage est celui que l’on peut faire à l’intérieur de soi en étant touché par des choses belles et poétiques. C’est vraiment cette volonté que l’on a avec Fushigi, celle de donner un spectacle accessible à tous; aux connaisseurs de Myiazaki comme à ceux qui ne le connaissent pas mais qui, grâce à la pièce, ont ensuite envie de le découvrir… Il y a cette volonté de faire vivre un émerveillement et de le partager. 

© Gael Jacob

A la suite de cette interview, on s’est rendu à une des représentations. Celles-ci ont toujours la même durée d’une heure, et c’est une heure durant laquelle on ne s’ennuie pas un seul instant. Le jeu des acteurs rend la pièce addictive, et l’impression de plonger le spectateur dans l’univers de Miyazaki est bien présente. On est tenu en haleine par un spectacle simple, tout en poésie, en gestuelle fluide et en visages expressifs. Le petit plus étant que l’histoire change à chaque représentations, procurant ainsi une notion d’infini, puisque la réalisation donne envie de revenir afin de voir à quoi pourrait ressembler une autre pièce. Chaque histoire tire son inspiration d’une couleur choisie en début de représentation qui va venir orienter et servir d’appui aux comédiens pour que ceux-ci nous fournissent un moment de magie. On sent le travail et l’investissement des comédiens qui se manifestent par l’effet d’émerveillement que leur performance produit sur le spectateur. 

Un spectacle d’improvisation qui donne une bonne dose d’onirisme, à découvrir et à revoir sans risque de se lasser.


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Marie-Manon Poret I 10.10.2020