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Jaen, l’artiste made in Bordeaux

Mis à jour : 3 oct 2019

C’est dans un petit café bordelais que nous avons rencontré Jaen, artiste de la région aux multiples facettes. Entre deux cappuccinos, il nous explique son univers, ses inspirations et ses travaux. De la France à l’international, il développe son art aux travers de ses rencontres et ses envies, toujours singulièrement grâce à la “patte” Jaen. 



Bonjour Jæn, quelques mots d’introduction afin d’en savoir un peu plus sur toi ?

Alors, ça se prononce « Jean » même si ça ne s’écrit pas pareil. Je suis né à Arcachon, où j'ai grandi après 5-6 ans à Londres et Paris. Après le lycée, Bordeaux est devenue ma ville et l'est restée jusqu'à aujourd'hui, à l'exception d'une année passée à Nagoya, au Japon.

Pour ce qui est de mon parcours, après un bac scientifique survécu grâce aux langues et à la philo, j'ai fait le deuil de mon envie d'être astrophysicien ou mathématicien. Après avoir échoué à l'entrée aux Beaux-Arts et d'autres cursus créatifs, je suis parti par pragmatisme vers les langues anglaises et japonaises, me disant que je retenterai les arts plus tard. Mais j'étais tellement bien dans les langues que j'y suis resté 2 longs Masters enrichissants, et sans regrets, au vu des amis dégoûtés par les études d'art. Autodidacte, donc, et a fortiori très dubitatif sur l'intérêt de cursus artistiques, si on veut développer quelque chose de personnel. Mais on a tous des besoins différents, bien entendu.

Dessinant et créant des univers depuis tout petit, je faisais aussi de la musique et du graphisme et illustration en parallèle de mes études (visuels de T-shirts, pochettes d'albums, etc.). Après un mémoire de recherche sur un artiste japonais reçu avec une mention très bien et félicitations du jury, j'avais l'opportunité de continuer en doctorat, et par conséquent étudier le travail artistique des autres au lieu de me concentrer sur le mien. Donc, exit la vie académique !

Après une première expo solo dans une galerie à Lyon (photomontages surréalistes et clichés issus de ma vie au Japon), je suis revenu à mon premier amour qui était vraiment le dessin et la peinture ; quelque chose de beaucoup plus créatif et personnel à mes yeux. Et puis, ce qui est génial, c'est que tu peux creuser ce filon créatif dans une infinité de domaines (à mes heures perdues : street art en impression 3D, GIFs animés, peintures virtuelles, etc.). 

C'est donc ça qui me fait plus ou moins vivre aujourd'hui. Eh oui, c'est un combat permanent, les gens, étant habitués à « consommer » gratuitement de l'art visuel tout le temps avec Internet, oublient que la très vaste majorité des artistes ne vivent pas de leur art. Ils font souvent ça à côté d'une autre activité, parfois créative (jeu vidéo, graphisme et direction artistique en studio de communication, etc.). Même quand ils sont connus et estimés, les artistes eux-mêmes restant souvent pudiques sur le sujet ! Pour l'illustration commerciale, j’ai pas mal travaillé avec les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël, la Russie, un peu n’importe où !  


C’est assez étonnant que tu sois plus sollicité à l’étranger qu’en France et à Bordeaux, par exemple. As-tu un travail particulier de communication derrière, de démarchage ?

Si je ne travaille pas plus localement et que je commence seulement à être vaguement connu à Bordeaux, c’est en parti de ma faute ! « Nul n’est prophète en son pays » : c'est assez vrai, et des amis artistes dans d'autres pays le vivent également. En France, c'est d'autant plus pertinent qu'il y a une sorte d'inconfort par rapport à la nouveauté ou à assumer des choix esthétiques qui sortent de l'ordinaire, et pas seulement dans le milieu artistique. D’autres pays, comme les États-Unis ou l’Allemagne, semblent avoir, de par leurs passés respectifs, une intimité plus naturelle avec la nouveauté. Sans être sûr que ce soit une vérité objective, ça a toujours l’air plus facile ailleurs, et j’ai donc l’impression qu’en France on va commencer à te respecter seulement si tu es d’abord un peu connu à l’étranger. Généralement, on suit un peu derrière ce que font les autres, notamment les pays anglophones. Grâce à Internet, je me suis donc d’abord tourné vers l’étranger. 



Quel type de personne ou institution vient te démarcher aujourd’hui ?

Pour l'art pur, des gens qui organisent des petites expos, sinon c'est plutôt moi qui démarche, postule, ou co-organise. Ça donne des choses comme des expositions collectives à Berlin (dont une avec Pictoplasma à la géniale galerie Urban Spree), une participation à l'exposition du Grand Prix de l'Institut Bernard Magrez, ou encore une 3e place au concours d'art urbain des Vibrations Urbaines de Pessac. Le réseautage, essentiel, est d'autant plus long que je suis vraiment parti de zéro dans tous les domaines (aucun réseau familial ou amical pertinent, pas de confort financier de famille aisée, et autodidacte avec tout à apprendre soi-même : technique, loi, entrepreneuriat, marketing, communication, etc.). Je suis en train de commencer à travailler avec une nouvelle boîte qui fait du leasing d’œuvres d'art dans la région, créée par une jeune femme super motivée, digne de confiance et sympa, il me tarde de voir comment ça va se développer  !


Pour le commercial, c'est assez variable. Il y a des belles aventures que j'ai faites avec des grandes entreprises qui sont venues me chercher comme Disney (un Mickey surréaliste et onirique pour les 90 ans de la mascotte, avec une liberté artistique totale grâce à l'intermédiaire parfait qu'a été Quai 36, et un Dingo similaire l'année d'après), Paypal (la couverture d'un journal pour noter ses rêves offert à tous les employés de leur succursale de Tel Aviv, un travail dingue incluant de façon symbolique les rêves de 136 employés, négocié via Dreame) ou encore Diesel (des GIFs animés augmentés à la main à une cadence effrénée pendant des soirées VIP dans leurs boutiques). Il y a aussi des petites agences et entreprises qui sont curieuses et a priori ont vraiment envie qu'on travaille

ensemble, mais parfois les budgets frisent le zéro absolu, ou les clients de ces clients sont trop frileux niveau style. En tout cas, je creuse de plus en plus des relations humaines, voire amicales avec les gens avec qui je bosse, et ça rend les choses beaucoup plus agréables pour tout le monde, j'adore ça. C'est aussi possible grâce à la nature du statut d'artiste freelance, sorte de magicien mercenaire qui vient temporairement faire un truc qui fait forcément plaisir. Pratiquer de l'art « pur » et de l'art commercial apporte beaucoup, car on équilibre sa folie créatrice sans compromis avec le fait de travailler avec d'autres personnes, qui nous apprennent à mieux comprendre, à savoir quels compromis valent le coup, à savoir dire non quand il le faut, à être fiable, ponctuel et digne de confiance, et à mieux deviner qui l'est ou non.

Après, j’ai aussi des projets non rémunérateurs que j'aime énormément, comme « Stickélium », un recueil d'autocollants que j'ai initié, dirigé et designé, avec un thème mycologique et la participations d'artistes hyper talentueux, connus ou non, de Corée du Sud, du Japon, de France, d'Allemagne, du Pérou, etc. C’est à la cool, un projet passion ou personne n’est payé, mais je suis super ému de la qualité finale du livre et du fait que même des petites célébrités dans leur domaine aient accepté de rejoindre le projet ! 


Quelles sont les sources d’inspirations pour ton travail ? Tes petits champignons dans la rue, par exemple !


L’inspiration est bordelaise, pour le coup !

Les champignons, ça fait longtemps que je suis sur le sujet, avec notamment une série de plus de 100 personnages champignons à collectionner numériquement, réalisés pour une start-up californienne en 2013 ! Ce sont des êtres vivants absolument fascinants. La façon dont ils s’organisent et se reproduisent, c’est juste incroyable. C’est aussi typique de ma culture scientifique que

je maintiens à flot, car je m’intéresse encore à la génétique, la physique quantique, l'astrophysique, etc.. Pour en revenir aux champignons, c’est, entre autres, super intéressant de voir comment ils peuvent se reproduire de toutes les manières possibles, jusqu’à se cloner ou utiliser un nébuleux gloubiboulga de 30000 sexes différents dans une même espèce  ! C'est le record observé actuel. Mais ce qui m’intéresse vraiment chez eux, c’est la façon dont ils s’intègrent dans un écosystème. Il y en a des supers destructeurs, mais d’autres servent d’Internet et de marché aux arbres, la couverture végétale omniprésente de la planète n'aurait d'ailleurs pas été possible sans l'aide du règne fongique.  

Pour en revenir à la rue, je me suis dis que ce serait cool d'y redonner de la vie, surtout dans nos villes criminellement sous-végétalisées. J'appréciais le travail de Gregos : il fait des moules de son visage qu’il vient ensuite coller sur les murs. Je goûtais ce coté ludique, le fait d’avoir ce volume qui devient plus « vivant », même en étant de taille modeste, ça avait un impact. Ensuite, dans la rue, j'avais vu des demi-cercles blanc sur un mur d'une petite rue bordelaise, sans signature ni rien, ressemblant à des petits champignons hyper minimalistes. J’ai trouvé ça super, ça habillait vraiment le mur et faisait travailler l'imaginaire à plein gaz. J'ai commencé à faire des champignons grâce à tout ça. Je les modélise sur ordinateur, pour ensuite les imprimer en 3D à la maison, et les peindre à la bombe. Il y en a pour l'instant à Bordeaux et Berlin. Peut-être bientôt à Erevan (Arménie) !




As-tu des influences artistiques ? 

Comme tout le monde, je suis en premier lieu influencé par ce que j’ai vécu, vu ou aimé enfant. Au niveau de la culture pop, j’ai grandi avec la BD de science-fiction française des années 70/80, notamment Philippe Druillet ou Jean Giraud (Moebius). Des univers hyper denses et très personnels. Autre grande influence : Hayao Miyazaki. Il y avait une série, « Conan le fils du futur », qui avait été diffusée très tôt à la télévision, avant qu'il ne devienne vraiment célèbre, et ça avait été une grande découverte : l’univers, les thèmes écologiques, le non-manichéisme, la magie, les questions sur le vivre ensemble... et une immense gourmandise visuelle ! Pour rester dans le japonais, j'ai été complètement bluffé par Akira et Ghost In The Shell (les longs-métrages d'animation), à des années-lumières des réalisations françaises et américaines au niveau de la profondeur, sans parler de la musique, qui atteint des sommets. J'ai aussi été absolument fasciné par quelques obscures références d'animation psychédéliques ou expérimentales (coucou The Wall des Pink Floyd et The Oriental Nightfish), des trucs qu'on ne montrerait pas à des gosses aujourd'hui, mais qui ouvrent clairement un espace intérieur gigantesque. Merci à la négligence de mes parents !

J’avais une grand-mère catalane, et donc j’ai aussi été bercé par Dalí, passant beaucoup de temps dans sa région, et visitant de nombreuses fois ses musées ou sa maison. Ça a beaucoup influencé le côté onirique, surréaliste et parfois moléculaire de mon travail. Forcément, Magritte a donc aussi été un autre amour de jeunesse.

Par ailleurs, si les rêves reviennent souvent dans mes œuvres, c'est que pendant une grande période de ma vie, je faisais tout le temps des rêves lucides. Ils devenaient alors une sorte de laboratoire où je testais, inventais des trucs, et cet aperçu de liberté absolue en mode démiurge solitaire m’a pas mal marqué. 


Quels sont tes projets artistiques à venir ?

Le Dimanche 1er Décembre au musée d'art contemporain CAPC, section boutique, je serai présent pour une sorte de vernissage d'exposition / « goûter signature » (je donnerai l'heure sur Instagram et Facebook). Venez discuter et regarder !

J'y présenterai, entre autres tirages d'arts, impressions 3D et peintures, mon deuxième livre collectif d'autocollants, Stickélium, qui est enfin publié ! J’y ai réuni 12 femmes et 12 hommes d’un peu partout dans le monde - j’ai réussi à avoir la parité - et chacun a fait un design d’autocollant sur le thème champignon. 3D, broderie, dessin, photographie, peinture, irezumi, etc., j’avais vraiment envie de ressentir la variété des styles. C'est tellement beau que ça me ferait pleurer (rires).

À côté de ça, ça fait des années que je travaille (lentement, à reculons) sur un univers hyper riche « téléchargé » en une nuit blanche d'hypnagogie fiévreuse, je refais une mini-BD pour introduire ça, mais je sais pas encore comment ni quoi que qui donc. Ça pourrait être une BD (mais c'est beaucoup beaucoup trop de boulot tout seul, surtout quand c'est détaillé, avec une mise en lumière, des textures et une composition un peu travaillés), ça pourrait être un dessin animé, ça pourrait être un jeu vidéo. Wait and see !

Pour finir, je suis en discussion avec le Centre Tumo en Arménie pour une petite résidence d'artistes, pendant laquelle je tiendrai des ateliers pour de jeunes Erevanais. De la technique d'illustration utilisable professionnellement, appliquée à une gymnastique imaginative un peu particulière : créer des choses visuelles à partir d'un son. Une démarche un peu méditative, à tendance synesthésique, et donc une façon très saine de creuser des chemins neuronaux entre des zones cérébrales qui ne se parlent normalement pas beaucoup ! Du yoga de l'imagination, une mixture déjà testée, et certainement intéressante à développer comme ça ! Avec un doublon éventuel dans leur nouvelle antenne parisienne, mais on verra comment ça se goupille.

Merci pour cette interview :)



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Emma Seintouil I 17.09.2019

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