Les femmes dans l’histoire de l’art #1 : De l’Antiquité au Moyen-Âge

Dès que l’on se penche sur l’histoire de l’art, et que l’on s’intéresse plus précisément aux œuvres et auteurs les plus connus, il est assez facile d’établir le constat inéluctable que les femmes artistes manquent à l’appel. Quand on pense histoire de l’art, les premiers noms qui nous viennent en tête sont probablement : Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Van Gogh, Rembrandt, Cézanne, Matisse, Renoir, Monet, Picasso, Dalí, Klimt…et encore bien d’autres noms, tous masculins. Il devient alors presque difficile de mentionner plus de deux artistes féminines, quand on peut à l’inverse mentionner leurs homologues masculins par dizaines.


Mais alors, pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? C’est cette même question que s’est posée l’historienne de l’art Linda Nochlin en 1971 dans son article « Why Have There Been No Great Women Artists ?".

Miniature issue de l’œuvre de Boccace, Le livre des femmes nobles et renommées (XVe siècle)

La réponse en est que le système structurel du monde de l’art, ses institutions et ses instances de validation ont empêché les femmes, pendant des siècles, de concourir à pied égal avec leurs homologues masculins. Il faut déjà noter que le terme de « femme artiste » n’est apparu que bien tard, lié à un fait sociologique récent. En effet, le domaine de l’art est longtemps resté la chasse gardée des hommes, laissant les femmes dites artistes peu considérées ou marginalisées.


Mais la raison pour laquelle les femmes artistes ont été marginalisées est aussi liée à d’autres facteurs. En effet, les femmes artistes dans leur quête de reconnaissance étaient confrontées à de nombreux obstacles. Tout d’abord, l’absence de données biographiques les concernant fut un réel frein à leur reconnaissance. Cette pénurie de données biographiques et bibliographiques qui s’étend de l’Antiquité à nos jours, s’applique aux hommes comme aux femmes, cependant ces dernières n’étant qu’une minorité, le manque d’informations les concernant est d’autant plus conséquent. Le facteur « temps » n’était donc pas véritablement favorable à la condition des femmes artistes puisqu’un autre obstacle au travail de mémoire de leurs œuvres fut aussi la dégradation de certaines productions artistiques d’époque extrêmement sensibles aux éléments externes comme la lumière, la température ou la moisissure, auxquels on rajoute l’usure des matériaux qui étaient assez fragiles et la dégradation humaine.


D’un point de vue davantage social, être femme artiste n’était pas une vocation acceptée par la société, et c’est pourquoi nombreuses d’entre elles ont fait le choix de travailler anonymement afin d’échapper aux indéfectibles discriminations qui faisaient rage à l’époque. Malheureusement, la plupart de leurs productions n’étant peu ou pas signées, elles sont rapidement tombées dans l’oubli. De plus, la coutume voulait que les femmes abandonnent leurs noms de jeunes filles au moment du mariage ; coutume qui a complexifié le travail ambitieux des chercheurs puisque les œuvres qui étaient miraculeusement signées ne faisaient apparaître qu’en réalité le nom de famille et une simple initiale pour le prénom. Ce fait nous ramène à un autre problème : celui de la réappropriation du travail des femmes artistes par des hommes. De fait, aux XVIIIe et XIXe siècles, les hommes s’accaparaient souvent des mérites du travail réalisé par les femmes. Certains marchands ont même été jusqu’à fausser des signatures afin de vendre les œuvres, c’est notamment le cas avec les peintures de Judith Leyster attribuées à Frans Hals. Au contraire, au XXe siècle, l’empressement pour reconnaître des femmes artistes a conduit à attribuer à tort des œuvres à des femmes peintres.


Les femmes ont donc souffert d’un manque de reconnaissance durant des siècles entiers du fait de toutes ces raisons, et pourtant, ces dernières ont joué un rôle très important dans l’histoire de l’art.


En effet, dès l’Antiquité occidentale, certains textes mentionnent déjà la présence de femmes artistes qui s’attelaient à la production de nombreux objets artistiques, mais également à la peinture, la sculpture, la gravure ou encore l’architecture. Bien qu’aucune œuvre réalisée par des femmes ne nous soit parvenues, certains textes anciens mentionnent des femmes peintres et un vase peint à figure rouge datant de -460/450 montrant des femmes en train de peindre des poteries aux côtés d’hommes a été retrouvé. Dans l’œuvre en prose de Pline l’Ancien intitulé L’Histoire Naturelle, on retrouve alors des noms de femmes peintres tels que Timarété (fille de Micon), Irène (fille de Cratinus), Aristarété (fille de Néarque), Héléné d’Egypte (fille de Timon l’Egyptien), Calypso, Iaïa de Cyzique, Marsia ou encore Olympias. La légende raconte d’ailleurs que l’idée même de la peinture viendrait d’une femme, Callirrhoé de Sicyone, fille du potier Dibutades, qui aurait dessiné le profil de son amant en suivant son ombre projeté sur un mur. Or, en réalité, l’invention de la peinture remonte bien avant l’époque de cette jeune femme.

Détail d’une miniature de Timarété peignant son image de la déesse Diane.

Il est à noter également que les femmes, pendant l’Antiquité, devenaient souvent artistes par le biais de leurs pères. Ces dernières n’ayant pas accès à l’éducation artistique dans les institutions, ce sont leurs pères maîtrisant déjà les techniques de peinture qui leur apprenaient leur passion. Les autres familles, n’ayant pas la fibre artistique, n’incitaient généralement par leurs filles à s’engager dans une telle carrière car cela était plutôt mal vu. Ce phénomène est largement dû à une division sociale qui reposait sur le principe binaire que les hommes étaient généralement assimilés à des caractéristiques d’énergie, d’activité et de création, tandis que les femmes étaient assimilées à des caractéristiques de faiblesse, de passivité et de procréation. Cette division binaire de la société provoquera deux conséquences majeures : celle que de se lancer dans une carrière artistique apparaissait comme une déviance pour les femmes, mais aussi celle que les femmes n’étaient jamais représentées par et pour elles-mêmes. Leur image était seulement celle dépeinte par les hommes, soit celle d’une femme aux rôles de « reproductrice » ou encore « d’objets de désir ». Elles seront déesses de la fécondité, figures mythiques, ou bien bibliques, Madone… mais jamais véritablement elles-mêmes.

Le jeu d’Adam (Ordo representationis Ade), 1150-1170
La Madone Esterházy, Raphaël, 1508

Au Moyen-Âge, selon l’historienne médiéviste française Régine Pernoud, c’est l’effervescence de la société pour le christianisme qui permet à la femme d’acquérir la reconnaissance du statut de « personne ». En effet, il est inscrit dans la Bible, et plus précisément au verset 1 du chapitre 27 de la Genèse, que « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme ».  C’est cette reconnaissance de pouvoirs spirituels accordés aux femmes qui explique le nombre de femmes artistes au Moyen-Âge, et notamment d’abbesses, qui possédaient le droit de créer, mais toujours en lien avec le sacré. Ainsi, les femmes ont pu œuvrer aux côtés d’hommes dans des domaines artistiques comme l’enluminure, la broderie ou encore les lettrines. De ce fait, les moines, aussi bien que les nonnes, se consacraient à l’activité de l’enluminure des manuscrits, une activité artistique très emblématique du Moyen-Âge qui consiste, une fois le texte calligraphié par la copiste, à réaliser des décors qui illustrent les écrits à l’aide de poudres d’or et de pigments de couleurs. Bien que quelques noms d’artistes obtiennent une renommée publique, la très vaste majorité des œuvres réalisées à l’époque reste encore aujourd’hui inconnue. Seule une dizaine de noms de femmes artistes ayant enluminé des manuscrits demeurent connue à ce jour : Ende (nonne du Xe siècle), Guda (nonne du XIIe siècle), Anastaise (enlumineuse du XVe siècle), Diemode (enlumineuse allemande du XIIe siècle) ou encore Claricia (laïque employée dans un scriptorium de Bavière au XIIIe siècle) en font partie. Ces femmes peuvent donc enfin créer grâce au contexte religieux de l’époque qui favorise l’émergence de nombreux couvents, lieux d’apprentissage et de culture. En plus de pouvoir acquérir une éducation culturelle, chose qui n’était pas possible pour les femmes auparavant, les couvents sont aussi une alternative acceptable au mariage.

Effectivement, pour pouvoir rentrer au couvent, une dot était également exigée. Cette requête explique donc pourquoi les nonnes sont généralement issues de classes supérieures ou de la haute bourgeoisie. Entrer au couvent peut alors être vu comme un premier pas vers l’émancipation des femmes qui par la suite pouvaient diriger des écoles, des hôpitaux ou bien gérer les terres du couvent en s’occupant des nécessiteux. Au XIIIe siècle, l’enluminure devient une activité laïque, mais cela n’empêche pas les femmes de continuer à œuvrer aux côtés de leurs pères ou maris. C’est le cas pour la fille de Maître Honoré et celle de Jean le Noir nommée Bourgot, qui étaient de célèbres enlumineurs de l’époque.

L'origine de la peinture, de Jean-Baptiste, Regnault, 1786

Il faut bien noter cependant que les femmes artistes sont présentes également dans bien d’autres domaines tels que la musique, l’écriture ou l’édition de livres.


Malheureusement, dans l’Europe du XIe siècle, la politique de la Réforme grégorienne menée sous l’impulsion de la papauté afin de redresser l’Eglise annonce déjà le déclin des couvents comme lieux de transmission de la culture et de pouvoir pour les femmes, leur gestion passant aux mains des abbés. L’Eglise devient plus stricte, et il est difficile pour les femmes artistes de continuer à créer en toute liberté. Non loin de cette crise religieuse, sous le Royaume de Germanie des Ottoniens, les couvents demeurent des lieux de culture, le plus souvent dirigés par des femmes issues de familles nobles ou royales. Ceci explique sans nul doute pourquoi les plus grandes œuvres de femmes du Moyen-Âge nous proviennent d’Allemagne. Parmi ces femmes artistes reconnues on retrouve aisément l’abbesse, poétesse, enlumineuse et auteure de la plus grande encyclopédie illustrée du Moyen-Âge : Herrade de Landsberg (entre 1125 et 1130 – 1195) ; mais surtout Hildegarde de Bingen (1098-1179), une religieuse bénédictine compositrice et femme de lettres franconienne. Hildegarde de Bingen est connue pour avoir été proclamée Docteur de l’Eglise par le pape Benoît XVI en 2012, faisant d’elle la quatrième femme Docteur de l’Eglise catholique. Ce titre lui a été reconnu afin de mettre en exergue l’exemplarité de sa vie mais aussi de ses écrits, jugés comme un véritable modèle pour tous les catholiques. Dans les divers écrits religieux dont elle est l’origine on retrouve plus de 70 chants, une pièce de théâtre religieuse, un traité composé de neuf ouvrages sur la nature, des traités de mystique contemplatives comme Le Liber divinorum operum mais encore pleins d’autres ouvrages illustrés dont son très célèbre Scivias, décrivant ses 26 visions mystiques et narrant l’histoire de la foi et du salut.

Hildegarde de Bingen recevant l'inspiration divine, enluminure de Scivias

Le XIIe siècle fut un tout autre tournant pour les femmes. La montée en puissance des centres urbains, mais également du commerce, des échanges et des universités métamorphosa considérablement le quotidien des femmes. Elles participent alors très activement à la vie économique. En ville, elles travaillent notamment dans le commerce, surtout dans les secteurs du textile et de l’alimentation considérés comme le prolongement des activités domestiques. On retrouve également les femmes à la boulangerie, et dans les industries de fabrication laitières et de bière, des domaines dans lesquels les femmes sont en majorité. A la campagne, ces dernières continuent d’aider leurs maris à faire la moisson et la fenaison. Les veuves peuvent désormais mener les affaires de leurs maris et se sont même faites acceptées par les corporations, soit les associations d’artisans. Cependant, même si les femmes exercent de véritables métiers, cela n’en fait pas d’elles l’égal de l’homme, qui prédomine toujours. Elles souffrent notamment -problème qui va vous sembler familier- de salaires très inférieurs à ceux des hommes, tant à la ville qu’à la campagne.

Miniature de la Deuxième partie II di Scivias ; Seconde vision : Le Dieu trinitaire

En bref, les femmes artistes existent depuis des siècles même s’il ne reste que très peu de traces de leurs activités. Même si ces dernières ne constituaient qu’une minorité parmi les artistes, elles ont néanmoins joué un rôle très important dans l’histoire de l’art, et y ont contribué pour beaucoup.

La fin du Moyen-Âge et le XIVe siècle marqueront le début d’une toute nouvelle période historique : La Renaissance. Alors, quelles seront les nouvelles conditions sous lesquelles la femme artiste va évoluer ? C’est ce que nous découvrirons ensemble dans un tout nouvel article la semaine prochaine !

Mélina Grégoire I 27.08.2020