Les filles du Soleil, témoin d’un conflit destructeur

Après la sortie de Bang Gang (une histoire d’amour moderne) en 2016, la réalisatrice française Eva Husson revient en salle avec Les Filles du Soleil.

Le film avait reçu six nominations pour le Festival de Cannes 2018 et une pour le Festival International du Film de Toronto 2018 (Tiff).


Golshifteh Farahani pour le Festival de Cannes 2018 - Julien Mignot

Dessine moi… le Kurdistan !

Face à une carte du monde, il est bien difficile de trouver le Kurdistan… On vous explique !

Quand on parle du Kurdistan, on désigne une région géographique en Asie occidentale peuplée par les kurdes. On estime que le peuple kurde compte 30 à 40 millions de personnes, majoritairement de confession musulmane, réparties sur environ 500 000 kms² au Proche et Moyen Orient.


Le Kurdistan est un territoire à cheval sur quatre pays, on y parle différents dialectes qui sont tous issus du kurde (langue iranienne). Les populations font face à des conditions de vie différentes selon les zones géographiques qu’elles occupent.


Drapeau non officiel du gouvernement régional kurde

Au Sud-Est de la Turquie : depuis la création de la République Turque en 1923, le pays rejette les kurdes. Leur langue et leurs noms sont interdits.

Cet autoritarisme est un viol des libertés individuelles et signe la non-reconnaissance d’une « minorité nationale ». C’est l’un des facteurs qui fait obstacle à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.


Drapeau de la Turquie

Au Nord-Ouest de l’Iran : en Iran, il existe des régions kurdes à l’Ouest et au Nord-Est du pays mais celles-ci sont surveillées par l’armée et de nombreux kurdes sont prisonniers politiques. Cependant, l’Iran a reconnu la langue kurde et des députés kurdes siègent au Parlement Iranien.


Drapeau de l'Iran

Au Nord-Est et Nord-Ouest de la Syrie : les kurdes représentent 9 à 12% de la population totale de la Syrie et sont surtout issus des exodes passées.

Dans le Nord-Est du pays, ils se situent dans la province d’Alep, Al-Jazirah et la banlieue de Damas. C’est la minorité la plus importante du pays. L’armée et ses contrôles ont mené à des soulèvements et de lourds affrontements en 2004 et 2005.


Le gouvernement syrien censure la culture et la langue kurde, il refuse même aux kurdes la nationalité syrienne. La guerre civile syrienne a donné naissance à des milices armées kurdes qui s’impliquèrent dans le combat contre l’Etat Islamique et apportèrent une aide considérable durant les attaques de Kobané en 2014. Malgré cette contribution, les kurdes continuent d’être chassés de Syrie…


Cependant, les kurdes irakiens se sont alliés aux kurdes syriens, ce qui a permis à la région kurde syrienne de devenir plus autonome, officieusement indépendante et beaucoup moins violente que le reste du pays.


Drapeau de la Syrie

Au Nord-Est de l’Irak : la situation en Irak a été d’une extrême violence avec les attaques aux gaz chimiques du régime de Saddam Hussein en 1988 : son « Opération Anfal » (campagne de génocide) a causé la mort de plus de 100 000 civils kurdes.

Les américains sont venus aider les kurdes en créant une zone de protection interdite aux aviations de guerre : la « Provide Comfort ».


En 1992 grâce à cette protection, deux régions autonomes se constituent en un Etat fédéré. En 2003, c’est la chute de Saddam Hussein et des élections ont lieu. La coalition des deux partis kurdes est très soutenue : Jalal Talabani, kurde, est le premier président d’Irak après la chute de Saddam Hussein.

En 2006, un accord d’unification est signé entre les deux administrations et suivi de l’inauguration du gouvernement régional du Kurdistan. L’Irak est un Etat fédéral, il implique alors, pour les régions, une autonomie législative dans certaines compétences qui leurs sont déléguées.


Bien que l’Irak représente une terre d’accueil pour ceux qui fuient la violence, le pays fut

victime de l’attentat le plus meurtrier de l’histoire après celui du World Trade Center, avec à partir de 2007, une série d’attentats-suicides de djihadistes visant les Yézidis (minorité confessionnelle)


Drapeau de l'Irak

Le film s’inspire des massacres de Sinjar (Irak) en 2014 à l’encontre des Yézidis par l’Etat Islamique. On rencontre l’héroïne, Bahar interprétée par Golshifteh Farahani, au milieu d’une milice de combattantes kurdes qui sont toutes d’anciennes captives.

Lors de ces attaques, de nombreuses femmes ont été capturées et séparées de leurs enfants (comme Bahar). Les femmes et les petites filles devenaient des esclaves sexuelles qui, en plus des viols, subissaient aussi des tortures et pouvaient même être vendues.


C’est à ce sujet bien difficile que s’est attelée Eva Husson, en choisissant de suivre Mathilde interprétée par Emmanuelle Bercot, reporter française, se rendant auprès de la milice de Bahar, armées jusqu’aux dents, prête à tout pour regagner sa ville et surtout sa liberté.


L’héroïsme féminin face à l’atrocité terroriste

L’élément le plus marquant des Filles du Soleil est sans nul doute l’immense hommage rendu à ces femmes qui se battent chaque jour pour leur liberté.

Dans ce sens, Eva Husson nous convie à assister au quotidien de soldates qui s’aiment comme des soeurs mais semblent vidées par les atrocités qu’elles ont vécues.

Après avoir été capturées par les djihadistes qui ont tué tous les hommes du village, elles deviennent esclaves sexuelles et doivent supporter des conditions de vie terribles où la peur, la faim, la torture, le viol et la perte de proches sont le lot quotidien.

Ces jeunes femmes ont surtout appris à vivre en côtoyant la mort, une mort souvent injuste et imprévisible.


Au moment où le film commence, tout le groupe de soldates kurdes s’est échappé et combat maintenant pour la liberté (libérer sa ville, retrouver un proche,…).

Certaines scènes nous font sourire, elles montrent l’énergie et la rage de vivre que cultivent ces guerrières, à travers leurs danses, leurs chansons, leurs signes, leurs cris de guerre… Elle refusent le statut de victime et font de leur sexe une force car d’après les djihadistes, se faire tuer par une femme empêche les hommes d’aller au paradis.


Ces femmes aux étoffes colorées nous touchent aussi par leur façon de s’entraider, certaines allant jusqu’à sacrifier leur vie pour sauver le groupe.

Ce dernier ne flanche jamais et s'entraîne comme une unité professionnelle : les filles du soleil n’ont pas peur de la mort et combattent comme si elles ne faisaient qu’une.


Les Filles du Soleil - © Wild Bunch Distribution

La force de Golshifteh Farahani

La chanteuse, comédienne et actrice franco-iranienne est sans aucun doute le personnage qui fait toute la force du film.

Après sa nomination pour le César du meilleur espoir féminin 2014 pour Syngué Sabour, pierre de patience, des films comme My Sweet Pepper Land ou Paterson et avoir joué dans le clip Paradis du rappeur Orelsan, la somptueuse Golshifteh Farahani nous prouve une fois de plus l’étendue de son registre.


On retiendra bien-sûr la force de son regard perçant, mais la jeune femme brille surtout par son interprétation. Elle incarne parfaitement le rôle de Bahar en nous offrant une héroïne guerrière à la recherche éperdue de son fils, retenu et embrigadé par les djihadistes.


Le personnage nous convainc dès le début du film : chaque spectateur veut connaître l’histoire de la leader de ce groupe armé, qui semble ne rien craindre tant elle est vaillante.

Certaines scènes sont très fortes, notamment celle où Mathilde, la reporter française, photographie Bahar durant un échange de tirs avec des djihadistes. Le regard de Golshifteh Farahani est si expressif que nous sommes tout de suite touchés et émus par l’héroïne qu’elle incarne.


Bahar (Golshifteh Farahani) - Bande annonce Youtube

Petits hics pour Les Filles du Soleil

Dès sa sortie, le film d'Eva Husson s’est fait remarqué, en raison du thème abordé, mais aussi pour les critiques qu’il a reçu.

En effet, le film propose un scénario et un montage qui peuvent rapidement perdre le spectateur car ils entremêlent les histoires respectives de Bahar et Mathilde sous forme de flashbacks.


A cela s’ajoutent les faits qui se produisent au « moment présent », il est alors compliqué de s’y retrouver, cela donne au film une allure un peu lourde et confuse.

On peut également reprocher au film son côté très prévisible. Le spectateur sait dès le début que les deux femmes ont réussi à braver toutes les péripéties de leurs vies (parfois terrifiantes) racontées dans les flash-backs.

De plus, le film fait l’éloge d’un héroïsme sans faille, les personnages principaux semblent rapidement invincibles.

Ainsi, malgré la perte de certaines soldates de sa petite troupe, Bahar donne une impression d’immortalité, de force presque surhumaine, qui enlève tout suspens à la suite du film.


Peut-être que Les Filles du Soleil aurait mérité un scénario plus sobre, une temporalité plus simple, une héroïne kurde au passé plus approfondi. Le film aurait gagné en clarté et en en efficacité. Cependant, le film nous offre des paysages extraordinaires aux couleurs chaudes qui contrastent avec les scènes de guerre où la ville n’est plus que décombres.

Malgré cela, on peut regretter la présence d’une bande musicale très envahissante (mais de qualité) qui fait tendre le film au mélodrame.


Emmanuelle Bercot (Mathilde), Eva Husson (réalistrice) et Golshifteh Farahani (Bahar) au Festival de Cannes 2018

Même si Les Filles du Soleil comporte quelques fragilités, le film d’Eva Husson est un magnifique hommage à toutes ces combattantes kurdes et plus largement à tous ceux qui s’engagent sur le terrain pour retrouver leur liberté dans le conflit destructeur que connaît encore aujourd’hui le peuple kurde.


Bande annonce Les Filles du Soleil


Luna Salanave I 12/12/2018