Scratch Massive, cosmonautes du songe électronique

On a profité de la venue de Scratch Massive aux Heures Heureuses de Darwin pour revenir avec Maud Geffray et Sébastien Chenut sur l’ensemble de la carrière du duo culte de la synthpop hexagonale.


Au cours des dix dernières années, les synthétiseurs ont à nouveau ravi aux guitares la place de choix qu’elles occupaient dans le maelström du paysage musical populaire. La scène synthpop s’y est parfois prise les pieds dans ses lacets, nœud postmoderne entre fascination et imitation des eighties, peignant à l’aveugle et en musique le tableau d’une décennie qu’elle ne connaît que par projection. En résulte souvent une musique-produit qui « fait penser à » sans faire ressentir grand-chose.

Le duo Français Scratch Massive évolue lui depuis 1999. Enfanté par l’effervescence de la scène électronique, c’est sur le long terme que le projet a su construire une identité sonore onirique et nuancée. La musique de Scratch Massive s’écoute les yeux fermés, dans le chaos du dancefloor ou la chaleur d’un oreiller ; invitation à errer sur un asphalte humide, brume de pastel, brouillard de diamant, portant en son sein les visages de la nuit. Un rêve électronique.


Le duo célébrait ses vingt ans l’an dernier avec la sortie d’un enregistrement live parisien. Nous les rencontrons quelques minutes avant leur prestation aux Heures Heureuses de Darwin, un rendez-vous connu pour attirer une audience juvénile. Tour de force pour un projet s’inscrivant dans la durée que de continuer à fasciner les plus jeunes, Sébastien nous le confirme d’ailleurs : « Grâce aux algorithmes, on peut voir qui écoute notre musique et finalement, on a une tranche d’âge vachement importante autour des 18-25 ». Les abords de la scène sont effectivement investis par un échantillon de jeunesse bordelaise, se réchauffant autour de tonneaux enflammés sous une lune presque pleine.

Quatre albums, trois lives, de nombreuses bandes originales de film, et des singles à n’en plus compter : en une petite vingtaine d’année, Scratch Massive s’est constitué une discographie évolutive, de la dangerosité des glitchs et basslines d’Enemy & Lovers (2003) et Time (2007), aux nappes surréalistes de Nuit De Rêve (2011) et Garden of Love (2018). On demande au duo ce qui a guidé les mutations de leur identité sonore au fil des années .


M. : La vie ! (rires) Tu es obligé de raconter un peu ce que tu as dans la tête, donc après évidemment, ça traduit des émotions que tu as à des moments donnés. Le dernier album, on l’a fait à Los Angeles, dans un paysage qui mène au rêve. Celui d’avant, on l’a fait dans une cave à Paris, peut-être que ça joue aussi, c’est pas le même quotidien de création.


S. : Sur Time, il y avait une dimension assez rock ’n’ roll, des guitares, une autre recherche. La moitié des titres avaient une orientation new wave, très synthétiseur et une fusion assez guitare, qui a perduré sur Time, qui a disparu sur Nuit De Rêve et définitivement sur Garden of Love. Je pense que comme pour tout projet, il y a un filtre, un prisme : tu commences par quelque chose d’assez global parce que tu as des accointances avec plein de choses, puis tu commences à filtrer en essayant de trouver la substance qui définit ton son, et je pense que sur Nuit de Rêve, on est tombé sur ce que l’on voulait faire, avoir une énergie qui pouvait se rappeler au rock, mais plus dans la new wave des années 80. (…) On a transformé ça, j’ai envie de dire, en quelque chose de plus profond , parce que, je ne sais pas pour Maud, en tout cas moi, le rock n’était pas ma culture. On n'était pas guitaristes, c’est ça le truc, d’un coup on devenait 100% créateurs et maîtres de nos compos, parce que l’on avait plus besoin de faire appel à des guitaristes. Ça évacuait cet instrument. Je ne suis pas fan de guitare, j’aime bien les groupes de rock, mais aujourd’hui on est vraiment tombé dans une alchimie qu’on cherchait depuis le démarrage et qui s’est vraiment affirmée avec le troisième album.



Garden of Love, dernier album en date, est une étoffe merveilleuse se retournant à l’infini. Chaque piste y est une nouvelle parure, accessoirisée par les apports d’influences très diverses : de la new wave à la house et la techno, en passant par la pop et les boîtes à rythmes de la trap musique. C’est un certain zeitgeist sonore qui est ainsi retranscrit, gravé dans la musique du duo qui semble avoir atteint un point d’orgue avec ce quatrième album. Quand on demande à Maud et Sébastien ce qui explique l’ouverture musicale de cet opus, ils répondent en cœur : « C’est L.A. ça ! Oui, c’est Los Angeles ». Sébastien s’est, en effet, installé dans la Cité des Anges, nouvelle base studio pour Scratch Massive. La tentation de se replier sur leurs projets personnels aurait pu freiner le duo, désormais déchiré entre Paris et la Californie, au risque de brouiller les pistes au regard de ce qui différencie Scratch Massive desdits projets : « C’est facile, on les différencie parce qu’ils ne s’appellent pas pareil (rires) ». C’est avant tout la méthode de travail qui garantit la spécificité du duo :


S. : Soit Maud vient me voir, ou moi je viens voir Maud, et autrement on travaille à distance.


M. : Ce qui différencie pas mal, c’est aussi le matériel. Sur mon projet perso, je travaille avec des plugins, avec Scratch Massive, on travaille au studio qui est là-bas, c’est pas les mêmes synthés, c’est analogique, ça induit d’autres sons aussi et ça joue vachement.


S. : On arrive à la même finalité avec des sons différents, ce sont des instruments qui te demandent de la patience. Quand tu travailles en analogique, je n’aime pas ce mot-là, mais c’est plus « jazz », même si ça n’a rien avoir avec la musique jazz, tu travailles toujours avec la clock de ta boite à rythmes, ton chef d’orchestre (…) et d’un coup, ce n’est plus structuré et ça le redevient, si le flow se fait, on le prend, parfois au petit bonheur la chance en terme de sons.

Quand je fais des publicités ou des musiques de films, j’utilise des plugins c’est parfait pour ça, parce que, si on te demande de refaire quelque chose, quand tu as des réals qui te demandent de revenir sur une track et de changer une note, c’est faisable.



Maud et Sébastien transcendent régulièrement le format duo en invitant d’autres artistes à collaborer avec Scratch Massive, tout en gardant une maîtrise maximale sur leur projet. Parmi les invités qui traversent leur discographie, on retrouve Jimmy Somerville, la voix de Bronski Beat et de leur hymne Smalltown Boy, collaborant sur une piste de l’album Nuit De Rêve en 2011. Un featuring qui aiguise notre curiosité : on ne peut s’empêcher de demander aux intéressés de revenir sur cet épisode :


S. : On était chez notre éditeur, Because, on voulait faire un feat à la base avec Alphaville, on aurait aimé l’avoir sur ce track-là, et puis Because nous a dit qu’ils avaient aussi Jimmy Somerville dans leur catalogue d’édition, on leur a dit : demande !


M. : On nous avait quand même dit “laisse tomber il ne