Plongeon dans l'Ère du Verseau avec Yelle

Mis à jour : avr. 29

Son nom marque les esprits depuis le milieu des années 2000 avec une musique électro décomplexée et festive. On a eu le plaisir de discuter un moment avec Yelle, chanteuse éponyme du groupe, qui nous transporte de façon surprenante et originale avec L'ère du Verseau. Une invitation à naviguer dans la mélancolie réconfortante de ce dernier album à l'énergie toujours aussi communicative.

Vue d'en face - L'Ère du Verseau

Comment avez-vous commencé la musique ensemble avec Grand Marnier? On s’est rencontrés il y a vingt ans. Jean-François faisait déjà de la musique avec un groupe que j’aimais beaucoup, que j’allais souvent voir en concert. Moi je faisais aussi de la musique quand j’étais à la fac. On avait des amis communs et on se voyait souvent à des soirées. Puis son groupe s'est arrêté, c’était terminé pour moi aussi. On a naturellement commencé à faire de la musique ensemble et rapidement on a concrétisé le truc, puis il y a eu Je veux te voir et compagnie.



Après quelques années de tournées et de singles, vous sortiez L’ère du Verseau en septembre dernier. Comment vous vous y prenez pour créer ?

Il n’y a pas vraiment de règles. On peut être dans la même pièce et vraiment faire du ping-pong, je pense à Vue d’en face qu’on a écrit avec Voyou, à trois dans le studio. On avait évoqué le fait de regarder chez les gens. Moi c’est un truc que j’aime beaucoup faire, j’aime les fenêtres illuminées le soir quand il fait noir et qu’on voit chez les gens. Alors sans rester à mater, ce n’est pas ça qui me plait, mais c’est vraiment passer, faire une espèce de photo mentale du moment, puis imaginer ce que c’est la vie de ces gens, ce qu’ils font là... Voilà, ça, ça me fascine vraiment.

Mais ce n'est pas tout le temps comme ça. Parfois, il faut tourner longtemps autour du sujet pour avoir les réponses et d’autres fois, c’est immédiat

Vue d'en face - L'Ère du Verseau

Sur cet album, votre musique a une identité singulière, travaillée et minutieuse, au niveau des instrumentales et des textes, comme une sorte de “langage Yelle”. Quelles ont été vos inspirations pour le composer ?

Quand on est en période d’écriture ou de composition, on écoute pas grand chose, j’avoue qu’on est un peu mono-maniaque, on a tendance à se focus sur ce qu’on écrit. Alors peut-être que des choses ressortent de ce qu’on a pu écouter dans le passé, par exemple on est des gros fans de Sophie, on a toujours écouté sa musique. On est certainement influencés par son travail et ça ressort comme ça, par petites touches un peu inconscientes.

Finalement, le seul truc qu’on a écouté de manière assidue, c’est de la musique traditionnelle bretonne. Je pense que je suis à un âge où ça m’intéresse de comprendre d’où je viens, mes racines.

J’ai perdu mon père il y a presque 3 ans maintenant, il était musicien. Il ne faisait pas vraiment de musique traditionnelle mais en récupérant sa collection de vinyles j’ai retrouvé des choses. Ca m’a donné envie d’écouter des trucs de quand j’étais gamine chez mes parents et de réaliser que ce sont des choses qui sont ancrées, qui ont participé quelque part à ce nouvel album. Je pense notamment à Karaté, c’est le plus probant dans ce morceau avec les répétitions de la rythmique et des phrases, comme dans le chant traditionnel breton.

Sinon, on écoute des choses assez différentes, ces dernières années on a beaucoup écouté Post Malone par exemple, 070Shake aussi. On m’avait offert un coffret de William Sheller il y a environ quatre ans et je pense que pendant un an, je n’ai presque écouté que ça. Je pense qu’on inscrit vraiment les choses dans nos corps et nos têtes, et ça ressort de façon un peu impalpable.



Dans l'Ère du Verseau, on remarque que la dimension visuelle est épurée et minutieuse, avec un rapport à la mode, la photo, la danse et des clips très travaillés. Comment avez-vous imaginé cette esthétique visuelle, sur cet album comme en général ?

En général, on a toujours aimé développer l’image en parallèle de la musique parce que j’ai toujours été très touchée par des artistes par ce biais-là. Évidemment, je peux être touchée par de la musique et uniquement de la musique mais il y a vraiment des artistes qui m’ont marquée par le côté visuel comme Kate Bush ou même Madonna.

Je trouve qu’il y a des choses à explorer, à faire, à découvrir dans les images. Non seulement par ce que tu montres, mais aussi par ce que tu caches.

Sur cet album, on avait à explorer de nouvelles choses, j’ai l’impression qu’avant on était peut-être dans un rapport plus frontal, dans l’immédiateté ou dans le côté très festif et par la danse. Il y a toujours de la danse mais on essaye de montrer autre chose et la mode permet vraiment de s’amuser avec tout ça. Il y a un styliste avec qui on travaille depuis le début de cet album, qui s’appelle Pierre-Alexis Hermet et qui est dans le clip de Noir. On s’est tout de suite bien entendus, il a eu des idées, que ce soit sur la transparence ou encore la déclinaison de cette sorte de cagoule. Ce sont de petites choses mais il est vraiment fort pour sentir ça et nous accompagner.



Toute cette dimension visuelle a donc été faite en dialogue entre vous ?

Oui vraiment. Par exemple, sur la pochette de l’album, on avait trouvé un look ensemble, quelque chose d’assez rigide avec cette sorte de combi de plongée néoprène, d’une ancienne collection Balanciaga. Je vais en situation avec les décors peints derrière, cette atmosphère de post tempête, quand la mer est en train de se calmer mais qu’elle est toujours un peu noire, un peu sombre. On avait cette idée d’épave, comme Épave au clair de lune de Friedriech.

Je voyais Pierre-Alexis qui regardait au loin, qui cherchait, puis il m’emmène dans les loges, il prend un body et me le colle sous le menton. Il me montre en le tenant devant la glace et il l'accroche en deux trois mouvements. Je suis retournée sur le set et tout le monde adorait, on a shooté. On ne savait pas que ça allait être la pochette de l’album mais en tout cas, on avait quelque chose de fort. On s’est tout de suite dit que c’était un élément qu’on allait pouvoir décliner et qu'il était très intéressant, même important pour la suite, le live.



Qu’est-ce que représente cet album pour Yelle?

On a fait Complètement fou en 2014 et ensuite, on a sorti des titres en se disant que les choses pouvaient exister seules et que ça n’avait pas forcément besoin d’être sur un EP ou sur un album. On s’est pas mal amusés avec ça. Ensuite, je crois que l’envie de refaire un album est venue de façon un peu impromptue et naturelle. On avait un peu fait le tour de cette manière de faire, des titres solos. On avait envie de raconter une histoire un peu plus globale, faire quelque chose de plus complet. On avait un peu de matière dans nos tiroirs depuis quelques mois, quelques années, qu’on aimait beaucoup mais dont on arrivait pas forcément à venir à bout.

Puis on a eu un déclic, ça a commencé avec notre pote et producteur canadien, à l’époque sous le nom de BillboardMatt, maintenant Mont Duamel. Dans les trois quatre boucles qu’il nous avait envoyées, il y en avait une qui nous a vraiment sauté au visage : c’était le début de Peine de Mort.

Rapidement, on a écrit et on est partis au Canada voir Mathieu pour faire le travail avec lui en studio, car faire les choses à distance c’est cool mais c'est bien mieux d'être ensemble pour échanger.

(...) C’était le début de Peine de Mort. Lorsqu’on est rentrés du Canada avec ce morceau, on a senti qu’on était prêts.

Puis en quelques mois, on a réussi à finir nos morceaux, ce qui n’était pas le cas avant. C’est une question de juste moment, comme quand un fruit est à point. Je pense qu’en vieillissant, on a appris avec notre expérience que la patience porte elle aussi ses fruits. Parfois, ça ne marche pas. Mais il suffit de laisser les choses reposer et quand elles sont prêtes, elles te sautent au visage.

Cet album, il a vraiment été fait comme ça. Dans l’acceptation du bon moment et dans l’acceptation d’ouvrir une porte qu’on avait jamais ouverte, seulement entrouverte, avec des morceaux comme Tristesse/Joie il y a longtemps. Cette fois, on était peut-être plus prêts, à raconter un peu plus de nous, s'ouvrir, laisser aussi une part de sombre qu’on avait jamais explorée. On était tout le temps dans la joie, la fête, la couleur, l’explosion. Mais on peut aussi raconter des choses tristes et ça peut aussi faire plaisir aux gens. Ce n’est pas très évident à sentir mais une fois qu’on l'accepte, c’est assez agréable.



Récemment, vous sortiez deux versions de Noir, remixées par deux autres artistes. Tu nous en dis quelques mots ?

Tepr c’est Tanguy, qui a fait partie du groupe. Il nous a rejoint sur la fin du premier album et il nous a vite accompagnés en live pour les concerts. On a longtemps tourné, il a composé Safari Club avec nous puis on est repartis en tournée ensemble. Ensuite, il a pris du temps pour lui donc il n’a pas fait le troisième album. Sur celui-là, il nous a aidé sur la prod de certains morceaux donc on lui a proposé de faire un remix de Noir, il était très partant. Pour l’autre, c’est Mason, un producteur de musique électronique qu’on aime bien et avec qui Grand Marnier avait fait des sessions d’écriture. De ces sessions, Jean-François avait gardé une idée, qui est devenue Noir, le morceau. On s’est dit que ce serait cool qu’il fasse un remix du morceau auquel il avait participé, d’une certaine manière.


Comment décrirais-tu votre lien avec le public ?

Je ne vais pas dire que je ne fais de la musique que pour le public, ça serait mentir parce que c’est un petit peu pour moi aussi. Mais je ne crois pas que je pourrais faire de la musique s’il n’y avait pas de public parce que j’ai besoin de partager, de me connecter avec les gens.

J’aime les gens de manière générale, j’aime les écouter me raconter des histoires, j’aime provoquer des émotions chez eux, j’aime les faire danser évidemment, les faire réagir.

Quand je vais voir un concert, je suis toujours hyper excitée, ensuite j’ai toujours des moments d’émotions trop fortes où ça déborde un peu, même si je vais voir des groupes de rock ! On a produit deux albums d’un groupe de math-rock, Totorro donc rien à voir avec ce qu’on fait. C’est de la musique instrumentale, il n’y a pas de paroles, c'est vraiment du rock un peu brutal et en même temps des espèces d’envolées hyper mélodieuses par moment. Et souvent j’ai pleuré sur des concerts de Totorro parce que j’étais submergée d’émotions.

Je suis fascinée par le pouvoir que la musique a sur les gens. J’aime me dire que je suis une sorcière de la musique, que je peux provoquer des choses, des sensations fortes chez les gens.

Le rapport au public, il est donc évidemment essentiel, ça ne peut pas marcher sans lui. C’est une vraie histoire d’amour : se manquer, parfois ne pas se comprendre, parce qu’on se rate ou que ce n’est pas le bon moment, le bon endroit. En tout cas, on peut se rattraper. Il y a une espèce de haute fidélité qui fait qu’on essaye de les chouchouter. Avec Jean-François on fait vraiment la musique qu’on a envie de faire, des choses très spontanées donc bien-sûr après, on a un peu peur. En tout cas, on a vraiment besoin de cette relation avec le public, oui.



Est-ce que la situation sanitaire modifie votre rapport à la création ?

Je pense que oui, ça modifie notre rapport à la création. Nous, on fonctionne de manière assez binaire dans le sens où on part en tournée donc on voyage beaucoup à l’étranger, ce sont des périodes assez intenses. Et puis ça s’arrête. On revient dans notre routine, là dans notre bled avec nos potes du coin et nos activités “locales”.

D’abord, il y a un petit temps de repos, de végétation. Généralement, c’est à partir de là qu'on a de nouveau envie, c’est tout ce qu’on a vécu dans la période de tournée qui nous a nourris. On peut également l’être par ces moments de contemplation et de spleen mais c’est vraiment un mélange de stimulations. Mais là, on ne vit pas vraiment notre stimulation depuis un an… C’est assez frustrant et surtout, on se rend compte du manque, autant des gens que l’on peut rencontrer lors des tournées, l’adrénaline d’être sur scène et puis oui, voyager, bouger


Si la situation s’améliore, vous pensez pouvoir partir en tournée pour l’Ère du Verseau?

Pour le moment, on a pu décaler nos dates d’automne de l’année dernière mais ça devient compliqué.

En septembre l’album aura un an et les salles ne pourront pas encore reporter une troisième fois, certaines vont sûrement annuler. C’est compréhensible, les artistes continuent de sortir des albums donc forcément il y a bouchon.

On se dit que ces prochaines semaines, ces prochains mois, seront peut-être productifs, on aura peut-être fait de nouveaux morceaux. Ce ne sont que des idées mais je me dis qu’on pourrait tirer, quand même, pour pouvoir jouer cette tournée de L'Ère du Verseau. Après, si elle ne doit pas exister, c’est comme ça. C’est que les forces supérieures en auront décidé ainsi !


On peut donc espérer entendre Yelle prochainement… ?

Photos de l'album, L'Ére du Verseau

Il nous faut toujours un espèce de temps pour pouvoir y retourner. Mais un temps aidant, ça pourrait revenir plus vite que prévu parce qu’en effet, ça peut nous mettre dans un mood créatif... On ne se met pas du tout la pression par rapport à ça, pas de calendrier, pour l’instant on continue de penser des choses comme d’autres clips. On a encore envie de raconter des choses autour de certains morceaux sur cet album. Si on peut tourner en septembre, on aura un peu de matière pour accompagner cette tournée !



Merci à Yelle pour cet échange, on croise les doigts pour que l’Ère du Verseau puisse bientôt raisonner parmi les foules !



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Luna Salanave Piazza 22.04.2021

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