Les Cris tacites : une entreprise photographique à la vue de tous

Dernière mise à jour : 9 sept.

Empruntons les rues du quartier St-Michel (entre nous, l’un des plus beaux quartiers bordelais, je vous l’assure), bordées de leurs petits bars, cafés et boutiques et brodées de pavés (qui nous feront toujours penser plus ou moins à mai 68) : c’est dans ces rues où je vous invite, que se trouve une des œuvres de Morgane Visconti.

© Morgane Visconti

Brillante et profondément humaine, Morgane Visconti est diplômée d’un master en art plastique et actions sociales à l’Université Bordeaux Montaigne. Elle souhaite faire ce que Confucius et Socrate avaient déjà bien compris il y a 2500 ans : le pouvoir de l’art et son impact profond sur la société. Artiste talentueuse, elle porte son intérêt sur la réalité sociale de son temps. Morgane Visconti a rempli mon regard d’admiration, de compassion et d’identification et c’est aujourd’hui que je vous invite à la découvrir pour certains ou à la re-découvrir pour d’autres. Elle s’inscrit dans la longue tradition du mouvement de libération des femmes qui, dans les années 1960/70, commence à se réapproprier la ville, à l’utiliser comme un format d’expression et de revendication. En vrai citadin.e.s que vous êtes vous n’avez pas pu passer à côté de ces collages et pochoirs placardés dans les rues dénonçant les inégalités, les violences sociales, telles des mines cachées qui n’attendent qu’à faire éclater sous nos yeux les normes d’une société profondément patriarcale. C’est dans ce contexte contemporain qui est le nôtre que Morgane Visconti se fait une place et invite des femmes à revendiquer la leur.


Son processus de création part avant tout de sa propre histoire unie à celle aussi d’une de ses amies qui lui a demandé de l’accompagner dans la forêt pour crier afin de se libérer d’un trauma vécu dans l’enfance. L’action de crier s’est révélé être comme la couleur enfin trouvée pour l’artiste. Morgane Visconti a demandé à son amie de poser pour elle. Le processus artistique est lancé. Le cri constitue le sujet rêvé : il représente le symbole même de l’expression, ce son que l’on rejette si fort que l’on émet sous l’effet de nos émotions. Clin d’oeil au Cri de Munch.

Mais crier est aussi une action interdite révélant presque un état de folie ou d’hystérie, portant atteinte à l’autorité.

© Morgane Visconti

Morgane Visconti s’est interrogée sur la place des femmes dans l’espace public et a souhaité leur en donner une par le cri. Le cri est le dernier recours quand on n’arrive pas à se faire entendre. Touchée par le contexte du #MeToo en 2017 et des collages féministes auxquels elle a elle-même participé, Morgane Visconti poste sur le groupe des Écologirl de Bordeaux une demande de participation au projet en janvier 2021. Plusieurs ont répondu positivement à l’appel et l’artiste n’aura pas de mal à regrouper la centaine de cris qu’elle désire. À travers ces Cris tacites, l’intériorité propre de ces femmes s’exprime et se met véritablement à nu. En alliant visuelle et écriture, image et lecture, la sensibilité propre se déploie et se révèle parfaitement dans cet amas de femmes qui souhaitent se faire entendre. Si l’on peut penser que le nombre faramineux de cris aurait pu empêcher la singularité de chacune de ces femmes de s'exprimer, il en est tout autrement. Chaque cri est particulier, chaque texte qui l’accompagne est unique. Une œuvre qui aide le passage des maux aux mots.


À travers cette série, Morgane Visconti et ses modèles travaillent sur la question de la représentation et de l’affirmation de soi. S’il ne faut qu’une demi-seconde pour prendre une photographie, le processus artistique de l’artiste, quant à lui est long et construit en plusieurs étapes. Morgane Visconti privilégie avant tout une rencontre dans l’intime, un échange, un dialogue autour de ce qu’être une femme et du vécu de chacune. Puis arrive l’action : ce véritable cri poussé en pleine rue est capté par l’objectif de l’appareil photo. Enfin, il faut se faire poète, témoin ou philosophe et répondre au « pourquoi tu cries ? ». Morgane Visconti joue sur tous les tableaux : performance, iconographie et écriture s’unissent pour un final explosif et bouleversant.

© Morgane Visconti

Pour toucher un plus large public et donner à son projet le plus de sens possible, Morgane Visconti s’empare de l’espace urbain et le transforme en espace de création. Le support urbain devient le meilleur moyen d’expression, gratuit et accessible à tous, l’art à même la ville s’impose à notre regard : nous n’allons pas vers lui c’est lui qui vient à nous. Elle force les passants à écouter ces femmes, à les regarder crier comme à entendre ce qu’elles ont à dire. Pour cela, Morgane Visconti s’adapte à l’espace urbain qu’elle a à sa disposition. Par exemple, le nom des rues l’intéresse particulièrement et donne une cohérence à certaines de ces affiches.

Pour info, seulement 10% des rues bordelaises sont féminines. On y trouve : la rue Sainte-Catherine, la rue Rosa Bonheur etc...

Le collage est une forme d’expression comme de protestation pour Morgane Visconti. Elle souhaite aussi placer ces Cris tacites dans l’espace urbain en confrontation avec toutes ces images, ces icônes, ces grandes affiches publicitaires qui remplissent les vitrines et les devantures des immeubles.


Parce que oui la femme est omniprésente dans l’espace public mais elle est sans cesse rattachée à son sexe ou son apparence, en permanence réifier. Il s’agirait de faire advenir une toute autre représentation de la femme dans l’espace public, plus proche de la réalité. Clin d'œil à Hélène Cixous qui, comme Morgane Visconti, appelle les femmes à écrire : « Écris-toi, il faut que ton corps se fasse entendre » (Le rire de la méduse). Figuré ou écrit, le cri est central chez notre artiste bordelaise. Elle soutient ce que l’on appelle la « Screem Therapy » fondée par Arthur Janov en 1967, cette action simple qui procurerait de la satisfaction. L’action de crier libèrerait de l’endorphine et de la dopamine naturellement. C’est une action libératrice si le lâcher-prise est véritable. Lors de notre entretien, Morgane Visconti m’a confié qu’il y a quelque chose de très intuitif lié à la création qui a à voir avec le partage : quand on crée il y a soi et l’autre. Elle est curieuse de l’autre et désire absolument apporter quelque chose à ces femmes, les soutenir, les aider, avancer ensemble à travers ce projet qu’elle considère comme participatif. Aider ces femmes à prendre la parole, oui et ce n’est pas tout ! L’alliance entre les mots et l’image interroge tout en s’adressant aux citadin.e.s, c’est aussi une façon de dire : « vous n’êtes pas seul.e.s ». Écrire l’indicible et le donner à voir par le pouvoir de l’image, c’est faire face à toutes ces fausses représentations de ce qu’est (ou doit être) une femme, c’est braver l’interdit en imposant ces femmes dans l’espace public, c’est être à la fois dans le don et le dérangement.

L’image et le texte crient ensemble, soutiennent des femmes qui ont l’envie et le besoin de crier et qui nous invitent à faire de même.

© Morgane Visconti

Pour les plus curieux d’entre vous…


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Elise Colle-Luec | 05.09.22